Professor Soodursun Jugessur

CSK GOSK
DSc CEng MIET FAAS
Pro Chancellor & Chairman of UoM Council
Chairman of Mauritius Research Council

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RECHERCHE ET DEVELOPPEMENT - PRIVILIGIER L'INNOVATION

BUSINESS MAGAZINE, No. 820-9-15 Avril 2008


 

Article publié le Vendredi 19 mai 2006.L'Express*** Article in L'Express

Article publié le Vendredi 19 mai 2006.

PROFESSEUR SOODURSUN JAGESSUR
Entre science et prescience

Son livre “JAAGRAN, The awakening” a été un véritable pavé dans la mare. Cet homme que l’on sent d’une grande liberté intérieure, véritable synthèse du scientifique et du spirituel, pose un regard cru sur son pays. Diplômé de physique, ingénieur électronique et d’électronique quantique, il a terminé sa carrière internationale au sein des Nations unies où il a été pendant 18 ans responsable des sciences et des technologies pour le continent africain.

? Quand on a travaillé pendant 18 ans aux Nations unies dans un environnement international, pourquoi décide-t-on de revenir à Maurice pour exercer son métier ?

J’aurais pu en effet, continuer ma carrière à l’étranger. J’étais au Canada où j’ai fait mon doctorat. J’avais établi des liens très profonds dans ce pays. Mes enfants sont installés à Montréal. J’aurais pu m’y installer aussi, mais j’ai préféré rentrer à Maurice.


? Connaissez-vous les raisons profondes de ce retour ?

Je crois avoir senti que je pouvais contribuer beaucoup plus ici, qu’ailleurs. Je connais les problèmes de mon pays, je sais qu’il y a tant de choses à faire. Avec les connaissances acquises au cours de ma longue expérience à l’étranger, je me suis dit qu’il fallait mettre ces acquis au service du pays. Je suis revenu il y a six ans…


? Le choix du retour a été le bon ?

Oui. Même si pendant cinq ans, de 2000 à 2005, j’ai dû lutter pour pouvoir faire quelque chose, mais à vrai dire je n’ai pas pu faire grand-chose. Le gouvernement d’alors ne voulait même pas me recevoir pour écouter ce que je voulais dire. J’avais commencé à donner un coup de main au Mauritius Research Council. Mais je me suis toujours intéressé aux activités socio-politiques. Et depuis les dernières élections, le gouvernement m’a mis à la présidence du Mauritius Research Council et plus tard m’a nommé président de l’université de Maurice. Je me sens maintenant, dans mon élément, dans mon domaine. Et je sens que je peux accomplir quelque chose.


? Face aux géants étrangers, que peut apporter la recherche dans un petit pays comme le nôtre ?

Quand on parle de la recherche, c’est vaste. A Maurice, il y a tant à faire sur la recherche sociale, il y a aussi les recherches économiques et puis, bien sûr, la recherche scientifique, qui est ma spécialité. Depuis que je suis là, nous nous sommes lancés dans un vaste programme d’exploitation des ressources de la mer. J’avais écrit un document qui s’intitulait : Notre avenir est dans la mer.

Récemment nous avons lancé un programme d’exploitation de l’eau de mer prélevée à une profondeur de mille mètres. Cette eau froide peut être utilisée pour beaucoup de choses. Le projet est en place et démarre incessamment. C’est ce qu’on appelle le Land Based Oceanic Industry. Il y a un énorme avenir, un énorme potentiel dans cette sphère. Hawaï, qui est une île comme nous, était, elle aussi, dans l’industrie sucrière. Elle a laissé de côté le sucre pour se concentrer sur l’exploitation de l’eau de mer et maintenant une très grande partie de son économie est basée dessus.

? Le propre du scientifique, c’est la rationalité, votre dernier livre traite de la religion et de ses connexions que sont les organisations socioculturelles comme on les appelle… quels sont vos rapports avec la religion ?

Plus l’homme pousse sa réflexion scientifique, plus il essaie d’analyser les phénomènes qui sont autour de lui, plus il s’approche de la conception d’une force supérieure qui, sans doute, nous guide. Et c’est cette force qui rapproche les hommes entre eux, une force unificatrice, mais le hasard, l’évolution des hommes, ont voulu qu’au lieu d’unir les hommes, les religions qui existent ont divisé l’humanité.


? La spiritualité unit, la religion divise. C’est peut-être cela que les bureaucraties ont du mal à avouer…

C’est exactement cela. Je crois que vous avez mis le doigt dessus. Les religions c’est quoi, c’est l’organisation matérielle de la pratique d’une spiritualité. Et dans ces organisations, l’essentiel a été oublié : on se bagarre sur la forme. Quasiment toutes nos bagarres se basent sur la forme. Pas sur l’essence. Nous avons une entité spirituelle, mais la religion, c’est une lutte pour la répartition des ressources pour garder un pouvoir. Mais en même temps apporter dans cette lutte un élément de moralité et d’éthique.


? C’est encore le cas aujourd’hui ?

Originellement c’était comme ça en tout cas. Cela a aussi à voir avec la politique. Bouddha, Jésus ou Mahomet étaient, à leur manière, des hommes politiques. Ils voulaient le bien commun. Et c’est cet aspect de la politique qui m’a intéressé à Maurice. Au lieu d’aller dans cette direction, nous nous sommes un peu égarés. C’est une des raisons pour lesquelles on a vu certains politiciens qui, au lieu d’essayer d’unir la masse, ont continué à la diviser afin de garder le pouvoir.


? Vous attendiez-vous à ce que votre livre suscite autant de réactions et de passion ?

Non, franchement non. Je savais que je mettais mon doigt sur des choses sensibles, mais je pensais sincèrement qu’il fallait le faire. Et que si je ne le faisais pas, je me serais franchement senti coupable toute ma vie de n’avoir pas dit ce que je pensais. Heureusement quand le livre est sorti, je me suis rendu compte que beaucoup de gens pensent comme moi et souhaitent la transformation de notre société.

? Dans certains milieux, on a vu des réactions dont la violence était retenue à l’égard de votre livre. Et si c’était ça la vraie île Maurice : une pseudo ouverture masquant un conservatisme pur et dur ?

Nous sommes des insulaires. Il faut comprendre cela. Etre insulaire, c’est d’abord être un peuple dont très peu de membres peuvent voyager pour aller voir ailleurs. Moi, je sais que j’ai eu de la chance : j’ai vécu dans un monde en sous-développement, l’Afrique, dans un monde en développement, l’Asie et dans un monde développé, les USA et l’Europe. C’est vraiment une chance. Et, c’est de voir tous ces pays, y vivre et y étudier, qui m’a fait comprendre ce qu’était le développement d’un peuple d’une manière générale.


? Vous avez, de par votre longue expérience à l’étranger, un regard distancié sur Maurice et son développement ?

Nous avons eu un développement économique assez rapide et fulgurant. Mais cela a emmené notre population à un esprit matérialiste et à un ego surdéveloppé. Le soi est devenu au centre de tout. Cette soif et cette gourmandise de biens matériels et de l’égoïsme ont pris le dessus sur beaucoup d’autres valeurs. C’est ce qui nous a emmenés vers cette corruption que l’on voit depuis tant d’années. La corruption est bien ancrée dans notre société maintenant. Et elle est la cause de plus de problèmes qu’on ne croit. Elle a généré une certaine manière de penser. Quand vous pensez que les institutions s’occupant de l’éducation, qui auraient dû être les premiers à combattre ce fléau, sont composées souvent de personnes qui elles-mêmes ont peur de parler des problèmes qui affectent leur métier. Elles ont peur de représailles justement à cause de cette corruption qui règne. L’éducation a manqué à tous ses devoirs à Maurice.


? Le vieil adage : “L’exemple vient d’en haut”, est toujours d’actualité ?

Bien sûr. Et il le sera toujours. Quand on voit tant de magouilles, comment voulez-vous qu’on puisse mener une vie saine sans se sentir comme venant d’une autre planète… ? Parfois mes amis me disent que je lutte contre un mur. Je leur dis qu’il y a une solution à toute chose, dans la mesure où l’homme est essentiellement un être rationnel. Il a son émotion mais il a aussi son mental. Et si on peut aider à faire s’épanouir ce mental, ce serait un grand pas…


? Là, c’est le scientifique qui parle…

Oui, mais je n’oublie pas pour autant les émotions. Il s’agit de garder cet équilibre entre le développement du mental et les émotions. C’est un défi vieux comme le monde. Quand on parle de développement, tout le monde a tendance à penser à un développement à l’occidental, plus particulièrement à l’américaine. Si on se lance dans la voie du développement à l’américaine, la planète risque de se détruire complètement.


? C’est ce vers quoi tend la mondialisation…

Bien sûr. Cette mondialisation est dirigée vers les plus grands pays qui n’ont eux-mêmes pas compris l’esprit de partage et qu’il y a une limite à leurs désirs. Si tous les pays consommaient comme les Américains, il faudrait cinq planètes comme la terre pour satisfaire nos besoins en consommation. Quand on voit ce chiffre, on comprend tout…


? Peut-on lutter contre cette mondialisation efficacement ?

Bien sûr que oui. Il y a des altermondialistes.


? Vous vous sentez proche d’eux ?

Totalement. Il faut accepter que nos ressources naturelles sont limitées. Nous n’avons d’autre choix que de regarder cette vérité en face. Et donc de dire, à un moment, assez à la consommation effrénée. C’est alors que l’on commence à comprendre qui on est dans ce vaste univers, dans cet espace…


? La société, vu son penchant matérialiste, est-elle prête à cette réflexion ? Notre mode de vie nous incite-t-il à se pencher sur notre destin ?

Il y a des gens qui travaillent dans ce sens. Mais c’est vrai que le mode de vie actuel nous fait nous comporter comme des moutons, à être des suiveurs. Il y a un devoir des gens qui ont eu la chance de recevoir une éducation, une instruction, à essayer de rationaliser et de ramener ce développement vers un équilibre qu’il ne connaît pas aujourd’hui.

? Que répondez-vous à Sri Aurobindo qui affirme que “L’Inde a perdu le sens de la matière et l’Occident peut l’aider en la matière” sous entendant qu’aller trop loin dans la spiritualité peut être néfaste aussi…?

Il a tout à fait raison. Il faut toujours, en toute chose, un équilibre. Il y a dans l’hindouisme ce mot Dharma. En Inde, le Dharma a été perverti par la spiritualité à 100 %. En Occident, on a accepté et compris ce mot à son juste titre. La spiritualité et le développement économique vont de pair.


? L’Inde-a-t-elle selon vous trouvé cet équilibre ?

Elle essaie de le trouver. Il y a eu des hauts et des bas. Depuis la période védique jusqu’aux Upanishads. C’est là où les Occidentaux comme Max Muller et Schopenauer ont trouvé quelque chose de nouveau en acceptant cette philosophie qui pousse vers la spiritualité et qui, en même temps, mène les gens loin de ce qu’ils doivent être vraiment. Nous sommes un corps physique, réel qui existe. Quand nous avons commencé à dire que ce monde et tout ce qui l’entoure n’étaient qu’illusion, on a pris un mauvais chemin. On peut se perdre dans la spiritualité, vous savez… On se tue…

“Si tous les pays consommaient
comme les Américains, il faudrait
cinq planètes comme la terre pour
satisfaire nos besoins en consommation.
Quand on voit ce chiffre, on comprend tout…”

? Spirituellement ou physiquement ?

Les deux. Prenez cette philosophie qui parle de tuer ses désirs. Tuer ses désirs mène inexorablement vers l’extinction de la race. Il faut toujours avoir un désir. C’est ce qui nous fait avancer. Même le désir de tuer ses désirs est un désir.


? Lorsque le Mahatma dit qu’il est essentiel de contrôler ses désirs, cela vous semble plus juste ?

Oui, il a raison. Je considère Gandhi comme le personnage qui a eu le plus ce sens de l’équilibre entre le matériel et le spirituel. Et si de nos jours, on s’appliquait à mettre en pratique sa vision des choses, le monde serait un endroit plus juste, moins dangereux. Sa pensée est encore totalement contemporaine.

“Nous sommes un peuple disparate
qui offre l’image d’un peuple homogène.
Nous sommes des gens divisés, animés
par un certain esprit de jalousie.”


? Ce que nous vivons actuellement, peut-il être décrit comme un choc des civilisations ?

Je ne trouve pas d’autres mots pour décrire la relation entre l’Occident matérialiste et l’Islam qui croit toujours dans une solidarité et dans une fraternité, même si c’est avec des principes très rigides qui ne sont parfois pas acceptables à d’autres.


? S’il y a quelque chose qui séduit nos visiteurs, c’est cette diversité de races. Vous déclarez au cours d’un entretien à notre confrère “Le Défi Plus” : “Les communautés à Maurice sont fermées sur elles-mêmes”… Serions-nous une nation schizophrène?

Il y a le show et la vie intérieure. Vous avez peut-être raison, nous sommes des schizophrènes. Nous sommes un peuple disparate qui offre l’image d’un peuple homogène. Nous sommes des gens divisés, animés par un certain esprit de jalousie. La première chose qui m’a frappé quand je suis revenu à Maurice en 2000, c’est cette culture de la méfiance répandue partout. C’est une société qui se méfie de tout : des voisins entre eux, la famille entre elle, des communautés entre elles, des hommes politiques entre eux… C’est choquant ! Je me suis dit : ce n’est pas la peine d’avoir une société comme ça. Si je n’ai pas la capacité et la liberté de m’exprimer comme je le veux devant mon voisin, mon frère ou mon collègue, de lui dire ce que je pense, c’est que cette société va vraiment très mal.


? Une société basée sur le mensonge ?

C’est un peu ça. Personne n’est capable de dire des vérités à l’autre. Si nous persistons dans cette direction, la génération à venir va nous botter. Elle va quitter ce pays et partir vivre ailleurs. C’est ce qui se fait déjà. Aucun jeune ne veut se salir en restant à Maurice. C’est une des raisons pour lesquelles je comprends parfaitement mes enfants qui sont restés au Canada et qui ne veulent pas revenir ici. Ils ont l’impression de ne pas pouvoir communiquer avec leurs amis d’enfance. J’aurais souhaité qu’ils viennent contribuer à aider Maurice, mais en même temps, je les comprends.


? Vous vous sentez des responsabilités envers Maurice ?

Oui. Beaucoup. Les hindous disent: “C’est cette terre qui m’a nourri. J’ai un devoir envers cette terre”.


? Le livre que vous venez de sortir était aussi un devoir ?

Oui. J’ai été membre d’une société socioculturelle, et ce que j’ai vu m’a beaucoup déçu. On dit une chose et on pratique le contraire. L’esprit de bâtisseur d’avenir a disparu et il ne reste qu’une grande course au pouvoir. Jouir des biens que l’on a à sa disposition. D’ailleurs, allez dans n’importe quelle société socioreligieuse, les jeunes ont déserté. Ils ne comprennent plus l’essentiel de ces mouvements.


? Quel est cet essentiel ?

L’essentiel, c’est l’universalisme de l’esprit. Toute la force est là. La nature offre des bienfaits à tous les hommes de la même manière. Le soleil brille et s’offre à tous les hommes. Une fois qu’on accepte cela et le fait que tout le monde a droit aux bénéfices de la vie équitablement, alors on a compris ce qu’est un développement rationnel en harmonie.


? Ni la science, ni la religion n’a réponse à tout… Que faire ?

Il faut transformer la religion et l’éloigner et même la faire rejeter tout ce qui concerne la forme, les pratiques qui relèvent plus du show. Aller vers l’essence qui mène aux vérités universelles. C’est vrai qu’on ne connaît aucun pays où la religion amène la paix. Cela veut dire que les hommes interprètent mal la religion.


? Il y a deux possibilités : soit tous les hommes de la terre interprètent mal la religion, soit celle-ci porte vraiment en elle, dans son essence, les germes de division…

Il y a du bien dans la religion. Mais les hommes se laissent mener par sa gourmandise. Mais les gens qui propagent les religions ne sont pas toujours à la hauteur. La vérité unique et originelle de la religion a été détournée par les traditions, notamment durant les différentes évolutions.


? Prôner une vérité unique et inamovible, n’est-ce pas cela même la racine du danger ? Dire que l’on détient la vérité unique c’est dire aussi qu’on est le seul à comprendre la vérité…

Personne n’a de vérité unique. On croit l’avoir compris. La seule vérité, c’est cette vérité universelle qui existe dans le monde, dans son espace et son temps et qu’on essaie aujourd’hui de comprendre. Mais qu’on n’a toujours pas vraiment saisie.


Alain GORDON-GENTIL



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